Pépé, toi l'homme qui m'a elevée.

On s'est rencontrés je n'avais que quelques mois, on s'est quittés un quart de siécle plus tard.

Tu m'as vue grandir, devenir cette petite fille turbulente qui t'en a fait voir des vertes et des pas mures. Bébé, tu prenais soin d'attendre de moudre ton café aprés que j'eus fini ma sieste. Tu m'as tout appris de la vie, je me rappelle encore quand on faisait la soupe ensemble, toi avec ton couteau a éplucher les légumes et moi debout sur ma chaise pour jeter ces derniers dans la grande marmite. On préparait aussi le lapin qui frémissait dans la cocotte et le café que je prenais plaisir a moudre. Tu m'avais réservé un petit bout de ton jardin pour que j'y sème mes radis que j'arrachais bien avant l'heure. Tu me laissais cueillir ton muguet pour que je l'offre a maman. Tu m'as appris a faire du vélo et avec tes pauvres jambes fatiguées tu courrais aprés moi pour ne pas que je tombe. Tu m'as appris a tailler l'osier, tu en faisais des paniers, j'en faisais des arcs. Je t'ai fait tellement de frayeurs quand tu me voyais grimper dans les arbres, sur le tas de bois ou dans les poteaux téléphoniques, tu me criais de descendre tout de suite sous la menace de venir me chercher en haut de mes cimes. Tu arrivais avec précipitation dès que je jouais autour de l'étang dans lequel je prétendais pecher avec ma canne en osier. Tu me maudisais quand je courais après tes poules ou quand j'ouvrais les cages des lapins qui ensuite se réfugiaient sous le clapier d'ou tu ne pouvais les attraper. Et les Bons Dieux que tu lancais dès que tu me voyais avec une boite d'allumettes entre les mains. Tu étais encore la pour souffler sur mes petits doigts que j'avais écrasés avec le marteau voulant casser mes noisettes pas mures. C'était encore toi avec qui je jouais a la belote assise sur tes genoux pendant les longues soirées d'hiver. En fin de soirée, épuisée par le jeu, je m'endormais paisiblement dans ton lit sous ton gros édredon. Toi qui rigolais de mes bétises et de mes derniéres trouvailles comme le jour ou j'ai voulu ouvrir la porte en bidouillant une brindille dans la serrure et qu'on était enfermés dans la maison et ma soeur toute seule dehors avec la clé. Toi qui étais tellement patient et indulgent alors que je ravagais ta maison en voulant y faire du ménage. Et toutes ces fois ou aprés avoir fait des tonnes de bétises, je te demandais timidement "Tu ne diras pas a maman, hein ?", tu me promettais que non et tu n'avais qu'une parole.

Aujourd'hui encore maman ne sait pas les nombreuses betises que j'ai pu faire, moi je ne me rappelle pas de tout et toi tu n'es plus la pour en parler.

Tu es parti, pépé, avec tous mes secrets de petite fille qu'il ne faudra pas dire a maman.

Tu es aussi parti en emportant avec toi cette complicité entre un "pépé" et "sa petite Servanne".

La petite fille qui est en moi est bien triste aujourd'hui, elle a perdu son pépé.

Adieu pépé.